La Tour de l’Horloge fête ses 100 ans! | Vieux Port de Montréal

La Tour de l’Horloge fête ses 100 ans!

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21 Juin 2022

 

Monument emblématique du Vieux-Port de Montréal, la Tour de l’Horloge se dresse fièrement à l'extrémité du Quai de l’Horloge depuis l’été 1922. Nous avons demandé à l’historienne et professeure à l’UQAM Joanne Burgess de revenir sur les origines de ce monument et sur ce qu’il incarne aujourd’hui.


Il y a 100 ans, dans le Rapport annuel de leurs activités, les Commissaires du Havre de Montréal, qui avaient pour mission d'administrer le port et d'assurer le développement de ses infrastructures, soulignent avec fierté le parachèvement récent de la Tour de l’Horloge. C’est en effet à la fin de l’été 1922 que sont livrés les dernières pièces du mécanisme d’horlogerie qui confère à la tour son identité. Pour les contemporains, la mise en mouvement du cadran au printemps 1923 vient couronner l’un des plus élégants monuments commémoratifs du Canada.

 

Origines et élaboration d’un lieu de mémoire

La conception et la construction de la tour, connue à l’époque surtout comme la Tour des Marins ou Sailors’ Memorial Tower, s’inscrit dans un contexte politique, culturel et économique particulier. Le projet naît dès la fin de la Première Guerre mondiale, un conflit marqué par d’énormes pertes humaines. Pour les Montréalais, et surtout pour la communauté d’origine britannique, cette guerre est un véritable traumatisme qui affecte individus, familles et institutions. La volonté de rendre hommage aux disparus mobilise alors de nombreux groupes et les premiers monuments commémoratifs sont bientôt érigés. La Commission du Havre de Montréal est sollicitée pour honorer le courage et la mémoire des marins de la marine marchande du Canada et de l’Empire morts au combat. La Commission est sans doute particulièrement sensible à cet enjeu à cause du rôle du port de Montréal dans l’approvisionnement en armes et en vivres de la Grande-Bretagne et de ses alliés pendant la guerre.

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Harry Sutcliffe, collection McCord. Don de Peter, Paul, Robert et Carolyn Sutcliffe

 

Quelques mois à peine après la fin du conflit, la Commission s’engage à construire un mémorial et, en octobre 1919, un bloc de granite marquant l’emplacement anticipé de la plaque commémorative est dévoilé par le Prince de Galles, futur roi Édouard VIII. La conception du monument est confiée à Paul Leclaire, alors assistant ingénieur de la Commission, diplômé de l’École polytechnique de Montréal. Il propose une grande tour blanche de style beaux-arts de 45 mètres d’élévation. Le sommet est couronné d’un clocher (qui ne recevra jamais ses cloches) et chaque face de la tour est doté d’un immense cadran, dont le mécanisme est l’œuvre de Gillett & Johnston, un prestigieux fabricant anglais. Une plaque commémorative, tournée vers le Saint-Laurent en aval, orne la façade est. La forme architecturale choisie par Leclaire reflète sans doute l’air du temps : les tours sont proposées pour d’autres monuments commémorant le Premier conflit mondial et plusieurs gratte-ciels de l’époque intègrent cet élément.

Mais par sa forme, et surtout par son emplacement, la Tour de l’Horloge rappelle aussi les phares imposants qui marquent l’entrée des grands ports, qu’il s’agisse de l’antique Alexandrie, de la Méditerranée romaine ou de villes portuaires contemporaines comme Liverpool ou Boston. C’est donc sans surprise qu’on découvre que la Tour de l’Horloge est dotée d’une lampe de phare.

 

Un emplacement témoin de l’âge d’or du Port de Montréal

Amorcée en 1919 et complétée en 1921 et 1922, la construction et l’aménagement de la Tour des Marins participe à un important programme de construction d’infrastructures portuaires que mène alors les Commissaires. La réalisation la mieux connue de cette période est sans doute l’Entrepôt frigorifique, aussi inauguré en 1922. Mais la vocation du port de Montréal est alors surtout céréalière. Du tournant du 20e siècle jusqu’à la fin des années 1920, l’exportation du blé et de la farine sont en hausse : ils font de Montréal un des plus importants ports céréaliers du monde et le deuxième port en importance de l’Amérique du Nord. Cette forte expansion des exportations et du trafic maritime exerce des pressions sur la capacité d’entreposage et de transbordement du port. C’est ainsi que le quai Victoria (aujourd’hui quai de l’Horloge) est aménagé entre 1910 et 1916 afin d’accueillir des navires océaniques. On y construit une série de hangars et un système de convoyeurs reliés aux immenses silos à grains qui dominent alors le front de mer montréalais.

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La Tour de l’Horloge au cœur de la machine portuaire en 1963. Crédits : Archives de la Ville de Montréal, VM94-A0126-013

 

C’est cet espace portuaire fort achalandé, à l’extrémité est du quai Victoria – et donc à l’entrée du port de Montréal – qui est choisi comme emplacement pour le monument à la mémoire des marins. Paul Leclaire doit donc faire preuve d’ingéniosité dans le design du monument. Son défi : créer un mémorial qui évoque la sobriété et le recueillement au cœur d’un secteur grouillant d’activité, occupé par une série de bâtiments fonctionnels et d’équipements imposants. La solution envisagée associe la tour à deux autres éléments qui, ensemble, forment un écran qui masque les fonctions moins nobles du lieu. Occupant la portion sud-est du quai, la tour camoufle les convoyeurs et elle est prolongée au nord par un mur et une petite tourelle, hauts de 12,8 mètres, derrière lesquels se cachent les hangars. Ainsi, du fleuve en aval de Montréal, la Tour de l’Horloge domine le paysage et l’entrée du port.

 

La Tour de l’Horloge aujourd’hui

Pendant des décennies, la Tour de l’Horloge agit comme gardienne du port de Montréal et vit au cœur d’une intense activité maritime. Après 1950, on assiste cependant à un déplacement progressif des activités portuaires vers l’est et à un déclin de l’achalandage dans le cœur historique du port.  En 1977, les autorités fédérales mettent fin aux activités portuaires d’envergure dans la zone comprise entre le canal de Lachine et le quai Victoria. Le Vieux-Port voit alors sa vocation radicalement transformée. On assiste à la démolition de silos, de hangars et de convoyeurs – bref, d’une multitude de traces du passé portuaire de Montréal. L’environnement de la Tour de l’Horloge est profondément modifié. C’est dans ce contexte qu’on procède en 1984 à d’importants travaux de restauration de la tour, de son mur-écran et de la tourelle. Le mémorial s’ouvre au public qui y découvre un centre d’interprétation et un observatoire offrant une perspective inégalée sur la ville et le fleuve.

Sur tout le front de mer, de nouveaux aménagements paysagers et de nouvelles activités retissent les liens entre le port et la ville. L’accès au fleuve permet alors aux Montréalais et aux Montréalaises de découvrir la Tour de l’Horloge, son élégance discrète et sa riche histoire. Autrefois un point de repère essentiel pour les navigateurs, la tour avec ses quatre cadrans est aujourd’hui un monument emblématique du Vieux-Port.

 

Joanne Burgess, professeure du Département d’histoire et directrice du Laboratoire d’histoire et de patrimoine de Montréal à l’UQAM.

 

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